Un navire à l’arrêt. Voilà le genre d’image qui a fait vaciller tout un marché.
Le 19 avril 2020, l’équipage du Caribbean Glory reçoit un ordre étrange : charger du brut, puis ne plus bouger. Pas de destination. Pas d’urgence. Juste attendre. En quelques heures, le tarif journalier de ces superpétroliers passe de 40 000–80 000 $ à plus de 300 000 $ par jour. Le lendemain, le prix du pétrole plonge sous zéro. Les producteurs paient pour s’en débarrasser.
Cet épisode ne relève pas de l’anecdote. Il éclaire le cœur du transport pétrolier. Et il explique pourquoi ce secteur gagne de l’argent quand tout va mal.
Quand le stockage devient le vrai problème
Le confinement mondial a fait chuter la consommation. Les avions restent au sol. Les voitures aussi. Les puits, eux, continuent de produire.
Résultat :
- Les réservoirs terrestres frôlent la saturation.
- Les opérateurs cherchent une solution en urgence.
- Les navires deviennent des dépôts flottants.
Trois options existent à ce moment‑là :
- Payer plus cher pour un stockage à terre.
- Payer quelqu’un pour récupérer le pétrole.
- Louer un tanker et attendre.
La troisième option l’emporte. Les affrètements explosent. Le baril devient négatif. Les tankers encaissent.
Ce choc révèle une fragilité structurelle : le système mondial optimise les coûts, pas les marges de sécurité. Peu de stocks. Beaucoup de flux. Dès que le flux se grippe, tout se dérègle.
« Bad news is good news » : la règle non écrite
Dans le transport pétrolier, la crise nourrit la rentabilité. Ce n’est pas un slogan. C’est une mécanique.
Guerre, embargo, sanctions, attaques en mer :
- Les routes s’allongent.
- Les risques montent.
- Les prix suivent.
Quand les attaques cessent en mer Rouge, les actions des armateurs chutent. Moins de danger. Moins de profits. Les marchés l’intègrent aussitôt (Source : Lloyd’s).
Ici, la volatilité compte plus que le prix moyen du baril. Un pétrole stable ne nourrit pas les marges. Un pétrole perturbé, si.
Pourquoi la flotte mondiale reste éclatée
Contrairement au transport de conteneurs, le secteur pétrolier ne repose pas sur quelques géants intégrés. Il fonctionne avec une myriade d’acteurs indépendants.
Le Congressional Research Service le confirme : la majorité des pétroliers, y compris les VLCC, appartient à des opérateurs indépendants, souvent très proches du terrain.
Trois raisons expliquent ce modèle :
- Le risque. Un accident coûte des années de profits.
- Les pipelines. Jusqu’à 80 % moins chers sur longue distance.
- La flexibilité. Mieux vaut bouger vite que grossir.
Les géants d’hier, héritiers de lignes régulières et prévisibles, ont laissé la place à des opérateurs agiles. Ils changent de route au gré des sanctions et des tensions.
La face grise du marché du brut
Les sanctions créent des opportunités. Certains acteurs les exploitent sans détour.
Du pétrole iranien ou russe se vend avec jusqu’à 20 $ de décote par baril. Le chargement change parfois de navire en pleine mer, dans le détroit de Malacca. La cargaison finit dans le port chinois de Yantai.
Là, les teapot refineries raffinent un brut discret et peu cher. Cette économie grise reste difficile à tracer. Elle tire pourtant la demande vers le haut.
Conséquence directe :
- Les vieux navires trouvent preneur.
- Le recyclage recule.
Sur les plages d’Alang, seuls sept pétroliers par an partent à la casse depuis quatre ans, contre 25 à 140 auparavant (Source : données gouvernementales américaines).
Moins d’offre. Plus de demande. Les prix montent.
L’assurance, dernier verrou… qui cède
Un pétrolier sans assurance ne navigue pas. En théorie.
Les grands pôles historiques – Londres, New York, Zurich, Omaha – refusent de couvrir les trajets sanctionnés. Un autre marché apparaît alors.
Des assureurs russes ou indiens entrent en scène. Ils couvrent :
- Des navires anciens.
- Des routes sensibles.
- Des risques élevés.
Ce contournement fragilise l’ensemble du système. Un accident majeur, dans des eaux hostiles, dépasserait vite les capacités locales. Les États paieraient la facture. L’environnement aussi.
Ce que nous devons retenir
Le paradoxe frappe par sa clarté :
- Plus la géopolitique se tend,
- Plus la régulation se durcit,
- Plus les tankers gagnent de l’argent.
Les pires années pour le commerce mondial ont souvent constitué les meilleures pour les armateurs de brut.
Pour un investisseur, un décideur ou un observateur des marchés financiers, le message reste simple : regardez la volatilité, pas seulement le prix. Le transport pétrolier répond aux chocs. Il ne les subit pas. Et tant que le monde avancera par crises successives, les tankers resteront des baromètres très rentables du désordre mondial.
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