Portugal : +6 % de revenu moyen, un modèle à transformer

Un pays passé du chaos au redressement, puis de la relance à la réflexion. Le Portugal a parcouru en six décennies un chemin économique remarquable : d’une dictature repliée sur elle‑même à une économie ouverte, innovante, mais toujours fragile sur le plan social. Son histoire depuis les années 1960 mêle prouesses, chocs et renaissances.

Une croissance sous contrôle autoritaire

Entre 1960 et 1973, l’économie portugaise connaît un essor soutenu : le PIB par habitant bondit de 38 % à 56 % de la moyenne ouest‑européenne (Source : Eurostat). Le pays vit encore sous l’Estado Novo d’António de Oliveira Salazar, un régime autoritaire. Le modèle repose sur une industrialisation naissante, une main‑d’œuvre bon marché et quelques exportations vers les colonies. À ce moment‑là, la stabilité et la croissance masquent une fragilité : peu d’innovation, une éducation limitée et une dépendance aux capitaux extérieurs.

La Révolution des Œillets, en 1974, change tout. Fin de la dictature, effondrement de l’empire colonial, vagues de nationalisations. Résultat : désorganisation totale. L’économie chute. Le FMI doit intervenir en 1977 puis en 1983. Deux sauvetages en six ans : cela laisse des traces.

L’ancrage européen comme planche de salut

L’entrée dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1986 agit comme une bouffée d’oxygène. Les fonds structurels financent routes, ports, écoles. Les infrastructures se modernisent, les entreprises s’ouvrent à la concurrence. Dans les années 1990, le Portugal connaît ce que les économistes appellent « l’effet convergence »: rattrapage du niveau de vie et essor du secteur tertiaire.

L’adoption de l’euro, au début des années 2000, semble couronner la réussite. Mais l’enthousiasme masque des déséquilibres : la productivité ne progresse pas, la dette publique augmente, le crédit privé s’emballe. Le pays vit au‑dessus de ses moyens.

La crise financière et ses séquelles

En 2011, après des années de déséquilibres budgétaires, Lisbonne sollicite un plan d’aide de 78 milliards € (UE‑FMI). Le chômage atteint 17,5 %. Plus de 500 000 personnes quittent le pays, souvent les plus jeunes et les plus formés. L’austérité devient le mot d’ordre : coupes dans les dépenses publiques, hausse des impôts, gel des salaires.

Le pays perd confiance. Les commerces ferment. Les diplômés partent. Pourtant, à partir de 2015, un tournant s’opère.

Le virage Costa : moins d’austérité, plus d’ouverture

Le gouvernement socialiste dirigé par António Costa choisit une voie différente : rétablir les comptes sans étouffer la demande. Entre 2010 et 2017, le déficit public chute de 11 % à moins de 3 %. En 2019, le solde budgétaire passe même en excédent de 0,2 %. Le pays renoue avec la confiance des marchés.

Mais surtout, il attire les capitaux étrangers. Trois leviers changent la donne :

  • Le programme « Golden Visa » : résidence accordée contre investissement immobilier ou économique, lancé en 2012. 7 milliards € injectés, dont 14 % des IDE (2013‑2019).
  • Le régime fiscal des résidents non habituels (NHR) : avantage fiscal pendant dix ans pour les nouveaux résidents.
  • Les visas pour nomades numériques : une façon d’attirer les travailleurs internationaux connectés.

Le résultat ne tarde pas : Lisbonne devient une capitale de startups. Le Web Summit installe le pays sur la carte des innovations. Les loyers flambent. Le tourisme s’envole : 27 millions de visiteurs en 2019, soit près de 15 % du PIB. Le chômage recule à 7 %. Le « Lisboom » symbolise cette renaissance.

La face cachée de la réussite

Mais derrière cette réussite, de nouvelles fractures apparaissent. Le centre historique de Lisbonne se couvre d’Airbnb. Les habitants sont poussés hors des villes. En 2020, la pandémie frappe fort : le PIB chute de 8 %. Pourtant, la reprise est rapide : +6,7 % en 2022, la plus forte croissance en 35 ans. Les touristes reviennent massivement : 18,3 millions d’arrivées étrangères en 2023 (+19 %).

Les investissements affluent : Google renforce ses équipes locales, Volkswagen étend son usine d’assemblage, et le pays parie sur l’exploitation du lithium. Cependant, les déséquilibres sociaux s’accélèrent :

  • Inflation de 8 %
  • Prix du logement +18,7 % en 2022
  • Loyer moyen à Lisbonne : plus de 1 200 €
  • Plus de 50 % des salariés gagnent moins de 1 000 €

Le contraste est saisissant. Des manifestations dénoncent la « Dubai‑isation » du pays. La spéculation devient un sujet politique. Le gouvernement décide alors de fermer les programmes Golden Visa et NHR. Les visas pour télétravailleurs sont maintenus, mais les régimes fiscaux spéciaux disparaissent peu à peu.

Un nouveau cycle : l’industrie propre et la productivité

En 2025, l’économie repose sur d’autres piliers. La société chinoise CLB investit 2 milliards € dans une gigafactory de batteries à Setúbal. 1 800 emplois créés, soit un impact potentiel de +4 % sur le PIB (Source : Bloomberg). Le Portugal explore son sous‑sol riche en lithium, développe l’hydrogène vert et renforce les énergies renouvelables. L’objectif : réduire la dépendance au tourisme et gagner en résilience.

Les résultats sont solides : croissance de 2 à 3 %, dette publique en baisse, revenu moyen en hausse de 6 % — l’une des plus fortes progressions de l’Union européenne. Pourtant, les inégalités persistent. Le défi principal devient la distribution équitable des fruits de la croissance.

Ce que cela nous enseigne

Comme tout cycle économique, celui du Portugal illustre une règle simple : l’ouverture crée la croissance, mais sans politique sociale forte, la prospérité se concentre. Le pays entre dans une phase 2 : transformer l’attraction des capitaux en progrès partagé. Cela passe par trois leviers :

  • Investir dans la formation : technologie, industrie, gestion durable.
  • Renforcer la productivité : automatisation, innovation locale, exportations à plus forte valeur ajoutée.
  • Soutenir la classe moyenne : logements abordables, fiscalité plus équilibrée, mobilité interne.

Cette trajectoire inspire. Elle montre qu’un pays peut sortir de la crise sans renier ses équilibres budgétaires. Mais elle rappelle aussi que la croissance ne suffit pas. Encore faut‑il qu’elle profite à la majorité.

En conclusion : un modèle à ajuster, pas à renverser

Le Portugal reste une économie ouverte, résiliente et agile. Sa capacité à absorber les chocs et à rebondir est remarquable. Toutefois, sa prochaine victoire dépendra de la montée en gamme de son tissu productif et de sa gouvernance sociale. Les capitaux étrangers ont construit le renouveau. Les politiques publiques devront construire la cohésion.

En somme, le chemin du Portugal n’est pas terminé. Il doit transformer le succès des vitrines touristiques en valeur durable pour l’ensemble de la société. Un pays qui attire les talents et les investisseurs, mais qui doit désormais retenir ses propres citoyens. Simple, mais décisif.

(Sources : FMI, Eurostat, Reuters, Bloomberg, rapports publics portugais)


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