Une panique boursière, des faillites bancaires, une monnaie sous tension. En 1857, l’économie mondiale découvre pour la première fois ce qu’on appellera plus tard une « crise moderne ». Ce moment fondateur, souvent oublié, est un miroir étonnant de nos instabilités actuelles. Derrière cette bascule, une question centrale : comment une société industrielle apprend-elle à vivre avec des crises récurrentes ?
De la disette au krach bancaire
Au début du XIXᵉ siècle, le mot « crise » renvoie encore à la famine. Les « crises frumentaires » secouent les villages lorsque les récoltes échouent. Puis, vers 1818–1850, le vocabulaire évolue : la crise devient financière. Ce glissement, c’est le passage du grenier au guichet de banque.
Thomas Malthus avait cherché un équilibre entre population et ressources terrestres. Mais le charbon change tout. En libérant les terres agricoles, il offre de l’énergie sans rogner sur la nourriture. La croissance s’accélère. Et avec elle, la première vulnérabilité industrielle : la surproduction. Jean‑Charles de Sismondi en fera le diagnostic : produire trop, sans redistribuer assez, conduit à l’asphyxie des débouchés. Autrement dit, la crise devient un excès d’abondance.
1857 : la première crise globalisée
Le choc part du monde anglo-saxon. Outre‑Manche, les profits miniers et ferroviaires s’effondrent. Outre‑Atlantique, Wall Street ferme temporairement. La Banque d’Angleterre suspend la convertibilité de la livre. L’onde de choc traverse l’Atlantique et gagne le continent européen. En France, l’économie du Second Empire est encore jeune, mais déjà bien intégrée. Le crédit circule, les titres s’échangent vite, parfois trop vite.
Le gouverneur de la Banque de France, Charles de Germiny, fait un choix audacieux : relever le taux d’escompte. Son but ? Défendre la sphère bancaire avant tout. Il pose un principe encore vital aujourd’hui : la Banque centrale agit en prêteur en dernier ressort. L’État, lui, joue son rôle budgétaire sans céder à la panique.
Résultat paradoxal : le PIB français recule entre 1857 et 1858 alors que la production réelle progresse. Ce n’est pas l’économie physique qui se grippe, mais le système financier. La crise devient un phénomène de confiance.
La finance comme thermomètre du capitalisme
Clément Juglar, médecin devenu économiste, observe ce dérèglement comme une maladie. En 1862, il publie son étude sur les cycles économiques : expansion, euphorie, crise, reprise. Il conclut : les crises sont les fièvres du capitalisme. On peut les atténuer, mais pas les supprimer. Ce réalisme fonde une part essentielle de la pensée économique moderne.
Les gouvernements apprennent à gérer le risque bancaire. Le spectre du « bank run » – la ruée des épargnants vers les guichets – hante les ministres des Finances. Avec la diffusion de la monnaie fiduciaire, la confiance devient un bien public. Le Dictionnaire de l’économie politique (1854, Coquelin) parle déjà de « dérangement général du crédit ». L’expression résume tout : le système tremble dès que le lien de confiance se fissure.
Crises en chaîne et naissance des politiques économiques
Après 1857 viennent les crises de 1863‑1867, puis celle de 1873. La guerre de Sécession raréfie le coton ; les filatures européennes s’arrêtent ; le crédit se fige. À la fin du Second Empire, la croissance tombe à 1,5 % par an, contre 3 % avant la crise. La leçon est rude : l’industrie et la finance marchent désormais main dans la main. La politique doit savoir arbitrer entre les deux.
Les débats sur le taux d’escompte deviennent politiques. D’un côté, les partisans de la prudence monétaire : protéger les banques pour éviter la contagion. De l’autre, ceux qui réclament une action budgétaire pour soutenir l’activité réelle. Cette distinction durable entre politique monétaire et politique budgétaire prend racine ici.
En 1857, la France reste en excédent budgétaire. Léon Bouchard, à la Cour des comptes, voit là une stratégie équilibrée : soutenir le plein emploi, investir dans les grands travaux et libéraliser les échanges. Les exportations passent ainsi de 8 % à 23 % du PIB. Une ouverture spectaculaire pour l’époque.
De Juglar à Keynes : un fil rouge
Les économistes britanniques comme William Jevons ou J. Evans reprennent le flambeau. Léon Walras, en France, pousse la théorie plus loin : rendre la fiscalité variable selon les cycles. Alléger la charge en période de crise, la renforcer en expansion. Ce mécanisme, simple en apparence, préfigure les politiques contracycliques du XXᵉ siècle.
Deux principes s’imposent alors :
- La politique monétaire doit viser la stabilité financière.
- Les cycles économiques ne peuvent pas disparaître. Ils font partie du fonctionnement du capitalisme.
Charles Gide, au tournant du siècle, ajoute une nuance savoureuse : les prévisions économiques valent celles de la météo. Trop de variables, trop d’interactions. En le lisant, on entend déjà l’humilité nécessaire à tout économiste, même au XXIᵉ siècle.
Une leçon pour notre époque
Pourquoi revenir sur 1857 ? Parce que cette crise marque la naissance du pilotage économique. Elle montre comment une société industrialisée découvre le besoin d’un arbitre entre la banque, l’État et le marché.
Elle rappelle aussi un point essentiel : la croissance ne suffit pas si elle creuse les déséquilibres. La machine productive peut avancer plein régime, l’économie réelle rester solide, et pourtant tout s’arrêter net faute de confiance. C’est ce paradoxe que nous revivons à chaque cycle : une pulsation collective entre espoir et prudence.
Revenir sur Juglar, Malthus ou Sismondi, c’est comprendre que l’économie n’est pas une mécanique infaillible, mais un organisme vivant. Chaque génération découvre à sa manière qu’aucun modèle n’élimine totalement le risque. Mais chaque crise nous apprend à mieux le gérer.
Trois repères pour relire les crises
- L’énergie change tout. Le charbon au XIXᵉ siècle, le numérique aujourd’hui ; chaque révolution modifie l’équilibre entre production et contrôle.
- Le crédit reste la clef. Quand la confiance vacille, les chiffres s’effondrent, quelle que soit la richesse réelle.
- La politique économique est un art d’équilibre. Trouver le point de flexion entre stabilité et relance, c’est toujours là que tout se joue.
Nous ne disposons pas d’un remède miracle, mais de siècles d’expériences accumulées. Et c’est cette mémoire économique, souvent négligée, qui aide à tempérer les emballements, à lire les signaux faibles et à replacer chaque crise dans une longue histoire. Celle d’un capitalisme qui trébuche, se relève et apprend.
(Sources : Angus Maddison, Histoire de l’économie mondiale ; Kenneth Pomeranz, La grande divergence ; Thomas Malthus ; Jean‑Charles Sismondi ; Charles Coquelin ; Clément Juglar.)
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