BNPL : 340 milliards $ dépensés, quelle facture cachée ?

Il avait 22 ans, un premier salaire d’officier et un appartement vide. Pour le meubler, il a signé un contrat « rent-to-own ». Une aubaine sur le papier : payer par petites mensualités. En réalité : un gouffre à intérêts. Quelques années plus tard, ce jeune homme devenu expert en finances personnelles observe la même mécanique, cette fois à l’échelle mondiale : le Buy Now Pay Later, ou BNPL. Ce nouveau réflexe d’achat en plusieurs fois sans frais apparents s’est glissé partout : dans nos boutiques, nos paniers en ligne, nos applications de paiement. Et il soulève une question simple : quand le paiement paraît léger, le prix l’est‑il vraiment ?

Un marché en plein essor… et en illusion de facilité

Le phénomène BNPL explose : 340 milliards $ de transactions prévues en 2024, selon Statista. En 2021, c’était déjà 120 milliards. Les projections vont jusqu’à 500 milliards, voire 1 billion $ d’ici 2027. Aux États‑Unis, plus d’un adulte sur trois utilise ces services (Source : CFPB). Klarna, Afterpay, Affirm ou PayPal se partagent ce gâteau, chacun réinventant la carte de crédit sous un autre nom.

Mais derrière l’innovation technique, les ressorts psychologiques restent les mêmes : reporter la douleur du paiement pour maximiser le plaisir d’achat. Nous voyons un montant fractionné – par exemple quatre paiements de 110 $ – et notre cerveau réagit comme si c’était une dépense minime. Or, quatre fois 110 $, cela fait toujours 440 $.

Le biais du « petit paiement »

Les études en psychologie économique (Journal of Behavioral Finance) montrent que la perception du coût dépend de la façon dont il est présenté. Quand le montant est fractionné, la dépense paraît plus acceptable, surtout pour des achats impulsifs : vêtements, high‑tech, décoration. Ce biais cognitif – appelé effet de division de paiement – encourage l’acheteur à ajouter un article de plus, sans ressentir un vrai frein budgétaire.

Résultat : plus le nombre d’échéances s’allonge, plus la dépense finale augmente. On croit lisser son budget ; on finit par acheter plus que prévu. C’est habile… pour le commerçant.

Des frais cachés que tout le monde paye

Derrière l’étiquette « sans frais », le BNPL coûte bel et bien quelque chose. Ce n’est pas l’utilisateur qui paie directement, mais le commerçant : entre 3 % et 8 % de commission sur chaque transaction, contre 2–3 % pour une carte classique (Source : WSJ). En apparence, rien ne change pour le client. En réalité, un tiers des marchands répercute ces coûts sur l’ensemble des prix. Cela signifie que nous payons tous un peu plus, y compris ceux qui règlent comptant.

Ces commissions alimentent aussi une industrie en pleine croissance : des startups valorisées entre 15 et 30 milliards $, portées par un récit de « liberté de paiement ». Le problème ? Cette liberté a un prix collectif.

Le piège de l’endettement par accumulation

Selon une enquête du Consumer Financial Protection Bureau (CFPB), plus de la moitié des utilisateurs BNPL ont déjà payé des pénalités de retard. Un sur trois a manqué au moins une échéance. Et trois sur quatre seraient à risque de devoir recourir à des services d’aide au désendettement. Le danger ne vient pas de l’échéancier unique, mais de la multiplication de petits crédits invisibles. Deux, trois, parfois quatre plans de paiement actifs en même temps, souvent sur des plateformes différentes. Difficile de suivre, facile de dériver.

Je me souviens d’un lecteur, Marc, 29 ans. Il avait cinq paiements en cours : chaussures, console, canapé, ordinateur, assurance. Montants modestes pris séparément, charge mensuelle lourde quand on additionne tout. Quand il a réalisé que 28 % de son salaire partait dans ces échéances, il a décidé de tout solder. « Le plus dur, confiait‑il, c’était de comprendre combien je devais réellement. »

Des acteurs puissants, une régulation encore floue

Contrairement aux cartes de crédit, la plupart des prestataires BNPL n’ont aucune obligation de déclarer leurs prêts aux agences de crédit ni de fournir des relevés mensuels détaillés. Cette opacité retarde la prise de conscience du surendettement. En 2025, la décision politique de ne pas appliquer les nouvelles régulations américaines a prolongé ce vide juridique. Les entreprises se réjouissent ; les consommateurs, eux, restent vulnérables.

Klarna a déjà enregistré une hausse de 17 % de ses pertes sur crédit (Source : WSJ). Preuve que même les plateformes subissent les retombées d’un modèle fondé sur le paiement différé. Mais tant que la croissance compense les défauts, le système tourne… jusqu’à la cassure.

Les leçons à tirer pour notre budget

Si le BNPL se présente comme un outil de gestion de trésorerie, sa logique profonde reste consumériste. Il ne vise pas à mieux répartir les dépenses, mais à en encourager davantage. Alors, comment profiter de la flexibilité sans tomber dans la spirale ?

  • Analyser le coût total avant de cliquer sur « payer plus tard ». Le montant fractionné ne change rien à la somme finale.
  • Regrouper les échéances dans un tableau simple : date, montant, bénéficiaire. Une vue d’ensemble limite les oublis.
  • Utiliser une seule application BNPL si possible. Multiplier les plateformes, c’est multiplier les oublis potentiels.
  • Prévoir un budget de plaisirs contrôlé : un montant fixe par mois pour les achats non essentiels, jamais plus.
  • Se servir du différé comme outil, pas comme excuse. Si l’achat n’est pas possible comptant, peut‑être n’est‑il pas prioritaire.

Un modèle bâti sur nos réflexes

Ce qui rend le BNPL efficace, ce n’est pas la technologie, mais la connaissance fine de nos comportements. Les concepteurs de ces offres ont compris que nous préférons un petit engagement immédiat à une grande sortie d’argent. Ils exploitent notre tendance à sous‑évaluer le futur : une échéance dans trois semaines paraît lointaine, donc indolore. Ce biais, appelé discounting temporel, est bien documenté par les neurosciences économiques.

Cela ne fait pas de nous des victimes naïves, mais des consommateurs humains. Et comprendre ce mécanisme, c’est déjà reprendre du pouvoir. Quand une offre affiche « Payez en 4 fois sans frais », posons‑nous cette simple question : si je devais payer en une fois, serais‑je toujours d’accord ?

Conclusion : consommer ou se libérer ?

Le BNPL se présente comme un progrès pratique. En réalité, il prolonge la logique de crédit sous une forme plus fluide, plus psychologique. Le risque n’est pas seulement financier ; il est culturel. Car à force de fractionner nos paiements, nous fractionnons aussi notre rapport à la valeur. On n’achète plus une dépense complète, on achète un instant de plaisir. C’est séduisant, mais dangereux quand le plaisir dure quatre mois et que la facture suit le même rythme.

En fin de compte, la véritable liberté financière ne vient pas d’un paiement étalé, mais d’une maîtrise consciente de ses choix. Ce n’est pas une question de technologie, c’est une question de lucidité. Alors posons nos chiffres, regardons notre budget, et gardons en tête une règle simple : ce qui semble gratuit maintenant se paie toujours plus tard.

Sources : CFPB, Wall Street Journal, Statista, recherches académiques en comportement financier


En savoir plus sur Tixup.com

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Tixup.com

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture