Kodak : 90 % du marché… puis la faillite

Un produit rentable. Très rentable. Trop rentable.

Kodak vendait ses pellicules avec des marges proches de 80 %. Une machine à cash. Pendant des décennies, tout fonctionnait. Et pourtant, cette même force a freiné l’entreprise au point de l’empêcher de se transformer.

Nous avons tous vu cette situation, à plus petite échelle : un produit qui marche nous rassure. Nous le protégeons. Nous repoussons le changement.

Kodak l’a fait. Le marché, lui, n’a pas attendu.

Un empire bâti sur un modèle simple

Un appareil peu cher. Des consommables très rentables.

Kodak a industrialisé ce modèle dès le début du XXe siècle. George Eastman démocratise la photographie avec une promesse limpide :

« You press the button, we do the rest »

En 1900, le Brownie coûte 1 dollar. Résultat : 10 millions d’unités vendues en 5 ans.

Le succès s’accélère :

  • 1976 : 90 % des films vendus aux États-Unis, 85 % des appareils (Source : données internes Kodak)
  • 188 000 employés au plus haut
  • 16 milliards de dollars de chiffre d’affaires

Vous voyez le tableau : domination totale, profits élevés, marque installée.

Le problème commence ici. Quand tout fonctionne, changer devient risqué. Et souvent, nous retardons l’inévitable.

Kodak n’a pas raté le numérique

C’est le point clé. Et il change tout.

Kodak n’a pas ignoré le numérique. L’entreprise l’a inventé.

  • 1976 : un ingénieur Kodak crée le premier appareil photo numérique (Steve Sasson)
  • Des études internes anticipent la transition sur 20 ans

Le savoir existe. La technologie aussi.

Alors pourquoi l’échec ?

Parce que la structure interne bloque la décision.

Le vrai problème : les incitations

Un dirigeant regarde ses marges. Un actionnaire regarde ses profits. Un manager regarde son bonus.

Chez Kodak, tout pousse dans une direction :

  • Protéger le film
  • Maintenir les marges élevées
  • Éviter les paris risqués

Or, le numérique rapporte peu :

  • 5 % de marge environ
  • Des investissements lourds
  • Un modèle incertain

Vous feriez quoi à leur place ?

La plupart des entreprises font le même choix : elles optimisent l’existant.

Kodak améliore donc… la pellicule.

  • 1 milliard investi dans le film Advantix

À ce moment précis, le numérique arrive.

Décalage fatal.

Le poids de l’organisation

Kodak ne vend pas seulement des films. L’entreprise contrôle toute la chaîne :

  • Mines
  • Usines
  • Laboratoires
  • Logistique interne

Une puissance industrielle. Mais aussi une rigidité.

Changer signifie :

  • Fermer des usines
  • Licencier massivement
  • Abandonner des actifs coûteux

Résultat : personne ne déclenche la rupture.

Nous appelons cela le dilemme de l’innovateur (Clayton Christensen).

Le succès d’hier devient l’obstacle d’aujourd’hui.

Des décisions tardives et coûteuses

Kodak finit par réagir. Mais trop tard, et mal.

  • 1999 : 27 % du marché des appareils numériques
  • Perte d’environ 60 dollars par appareil

Le modèle repose sur l’impression photo. Problème : les usages changent.

Les clients veulent :

  • Stocker
  • Partager
  • Envoyer en ligne

Kodak reste centré sur le papier.

Autre erreur :

  • Rachat de Ofoto (photo en ligne), revendu pour 25 millions
  • Comparaison : Instagram sera vendu 1 milliard (Source : données publiques)

Enfin, diversification hasardeuse :

  • Acquisition de Sterling Drug pour 5,1 milliards
  • Endettement, perte de focus, revente à perte

Un enchaînement.

Pas une seule erreur. Plusieurs décisions mal alignées.

La chute devient visible

Les chiffres parlent.

  • Bénéfice : 2,5 milliards en 1999
  • Perte : -222 millions en 2011
  • 47 000 suppressions de postes
  • 13 usines fermées

En 2012 :

Faillite (Chapter 11)

  • 5 milliards d’actifs
  • 7 milliards de dettes

(Source : documents financiers publics)

Fujifilm : même industrie, autre trajectoire

Même point de départ. Même dépendance au film.

  • 60 % du chiffre d’affaires
  • 70 % des profits (vers 2000)

Et pourtant, un résultat différent.

Le CEO Shigetaka Komori prend des décisions claires :

  • Arrêt progressif du film
  • Fermeture d’activités historiques
  • Réinvestissement dans les compétences clés

La logique change :

On ne copie pas les produits. On exploite les savoir-faire.

  • Cosmétiques (Astalift)
  • Imagerie médicale
  • Matériaux pour écrans

Aujourd’hui :

  • Le film représente moins de 1 % de l’activité
  • Valorisation autour de 30 milliards de dollars

Fujifilm accepte la douleur court terme.

Kodak protège le passé.

Tout se joue ici.

Ce que vous pouvez en tirer concrètement

Ce cas dépasse largement la photo. Nous le retrouvons partout :

  • Blockbuster face à Netflix
  • Nokia face aux smartphones
  • Sears face à Amazon

Une constante :

Voir le changement ne suffit pas.

Voici ce que nous pouvons appliquer :

  • Mesurez vos incitations : vos revenus actuels freinent-ils vos décisions ?
  • Acceptez de cannibaliser : si vous ne le faites pas, quelqu’un le fera
  • Pilotez en parallèle : un modèle stable + un modèle en rupture
  • Regardez vos compétences : ce que vous savez faire vaut plus que ce que vous vendez

Un exemple simple :

Un commerce physique qui fonctionne peut lancer une offre en ligne, même si elle réduit le trafic en magasin. Au début, les revenus baissent sur un canal. Mais l’ensemble progresse.

Kodak n’a jamais franchi ce cap.

Le point à retenir

Kodak n’a pas manqué d’idées.

Kodak n’a pas manqué de talent.

Kodak n’a pas manqué d’informations.

Kodak a manqué de décision.

Et surtout, de courage stratégique.

Quand votre activité actuelle finance votre croissance, elle rassure.

Mais elle peut aussi vous enfermer.

La vraie question :

qu’accepteriez-vous de détruire aujourd’hui pour exister demain ?

Si vous n’y répondez pas, votre marché le fera à votre place.


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