3,5 % de croissance sans budget : le paradoxe espagnol

Un pays sans budget qui prospère. L’idée paraît insolente. Et pourtant, l’Espagne prouve depuis deux ans qu’une économie peut avancer, innover et même croître sans que l’État ne vote formellement de loi de finances. 3,5 % de croissance en 2024 contre 1,2 % en France (Source : Banque mondiale). Le contraste interroge. Et si, derrière cette situation atypique, se cachait une leçon pour nos politiques publiques ?

Le précédent espagnol : l’ingénierie budgétaire sans panique

Depuis 2023, le gouvernement espagnol fonctionne sans budget. Faute de majorité, aucune loi de finances n’a été adoptée pour 2024 ni pour 2025. Le ministre de l’Économie, Carlos Cuerpo, parle d’« un peu d’ingénierie budgétaire » : les dépenses sont réaffectées, reconduites, ajustées, sans que les services publics ne s’effondrent.

Ce qui frappe, c’est la sérénité. Pas de chaos politique. Pas de crise sociale majeure. Le chômage baisse depuis 2023. Les entreprises s’adaptent. Les citoyens continuent à vivre et à entreprendre. Et pendant ce temps, la croissance espagnole caracole en tête de l’Europe. L’État, lui, semble enfin apprendre à faire avec moins.

Le vrai moteur paraît ailleurs : les régions. Elles disposent d’autonomies fortes, notamment en Catalogne, au Pays basque et en Andalousie. Cette organisation décentralisée limite la dépendance au budget central. Là où Madrid tergiverse, Séville ou Bilbao décident, investissent, agissent. C’est cette souplesse administrative qui maintient la machine en marche.

La Belgique, autre championne de la « sobriété politique »

L’exemple n’est pas isolé. La Belgique a connu deux longues périodes sans gouvernement : 541 jours entre 2010 et 2011, puis 493 jours entre 2018 et 2020. Là encore, pas de panique. Les administrations ont fonctionné sous le régime des « douzièmes provisoires » : chaque mois, on reconduit un douzième du budget précédent. Simple, sobre, efficace.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2010, la croissance belge atteint 2,7 % contre 2 % en France. En 2019, 1,9 % contre 1,6 %. Pendant ce temps, le chômage recule. Le pays a même traversé la crise financière avec retard, preuve que la décentralisation amortit les chocs (Source : Banque mondiale).

Une observation s’impose : quand l’État freine, l’économie respire. Les institutions locales, les entreprises et les citoyens reprennent leur place dans la stabilisation du système. Le politique devient arbitre plutôt que joueur – et c’est tant mieux.

Les leçons américaines du « shutdown »

Les États-Unis offrent un cas plus brutal : le fameux « shutdown ». Quand aucun budget n’est voté, l’administration fédérale ferme temporairement. Cela s’est produit 16 jours en 2013, puis 35 jours entre 2018 et 2019 sous Donald Trump (Source : Congrès USA). Des milliers de fonctionnaires sont mis en congé forcé. L’impact humain est réel. Mais ces épisodes ont aussi permis des réorganisations et la suppression de doublons administratifs. Là encore, contrainte rime parfois avec efficacité.

Beaucoup d’observateurs notent que ces blocages, loin de paralyser l’économie, la rendent plus agile. Les entreprises privées anticipent davantage. Les États fédérés compensent partiellement le vide législatif. Certes, tout n’est pas idéal, mais l’économie nationale ne s’écroule pas pour autant. Elle s’ajuste.

Et si la France s’autorisait la contrainte ?

Revenons chez nous. En France, la Constitution (article 47) prévoit déjà des solutions pour fonctionner sans loi de finances : perception des impôts sur autorisation parlementaire et ouverture de crédits par décret. Le gouvernement pourrait donc avancer par « douzièmes », limiter les dépenses nouvelles et maintenir les services essentiels. Bref, une gestion par sobriété contrainte.

Posons la question sans provocation : et si l’absence de budget devenait une chance ? Moins de lois, moins de réformes mal ficelées. Plus de stabilité pour les ménages et les entreprises. Une discipline forcée qui redonnerait de la clarté. Les acteurs économiques n’ont pas besoin de décisions permanentes ; ils ont besoin de visibilité.

Georges Pompidou le disait déjà en 1966 : « Arrêtez d’em… les Français ! » Ce cri du cœur résonne encore aujourd’hui. La prolifération de normes et de textes donne aux hauts fonctionnaires et élus une illusion d’importance. Mais cette suractivité politique peut devenir un frein, pas un moteur.

Recentrer l’action publique sur l’essentiel

Dans un cadre contraint, le gouvernement serait forcé de prioriser. L’énergie partirait vers les services vitaux plutôt que vers de nouveaux dispositifs. Les « économies subies » deviendraient des vertus assumées. Moins d’opérations de communication, plus d’efficacité réelle.

Les entrepreneurs, eux, y gagneraient en sérénité. Moins de changements législatifs, c’est plus de temps pour planifier, investir, recruter. Les collectivités locales prendraient de l’autonomie pour ajuster leurs politiques. Ce serait une manière concrète de redonner du sens à la décentralisation française.

Autrement dit, un État qui agit moins, mais mieux. Un État qui corrige plutôt qu’il ne contrôle. Un État qui fait confiance.

Ce que ces expériences nous apprennent

  • Un budget voté n’est pas une condition absolue de performance économique. L’administration peut fonctionner en régime transitoire si les institutions locales sont fortes.
  • La décentralisation joue un rôle clé. Espagne et Belgique tirent leur résilience de leurs régions puissantes.
  • Le ralentissement politique favorise parfois l’efficacité. Moins de textes, moins d’instabilité, plus de prévisibilité.
  • La discipline budgétaire forcée reconstruit la confiance. Citoyens et entreprises se sentent moins dépendants des aléas gouvernementaux.

Vers une nouvelle lecture du rôle des fonctionnaires

Personne ne plaide pour la disparition de la fonction publique. Mais ces exemples rappellent que sa mission première est de garantir la continuité, pas d’entretenir la complexité. La performance publique ne se juge pas au nombre de lois votées, mais à la qualité du service rendu quand tout le reste se fige. Et sur ce terrain, certaines administrations européennes font figure de modèles.

Finalement, le paradoxe est là : moins l’État légifère, plus l’économie s’équilibre. Moins il dépense, plus il apprend la rigueur. Moins il parle, plus il agit juste. Les fonctionnaires ne sont pas inutiles à la croissance, mais leur efficacité dépend aussi du silence budgétaire dans lequel ils évoluent.

La sobriété politique n’est pas une utopie. C’est une méthode. Espagne, Belgique, États-Unis en donnent la preuve. À nous, désormais, d’oser la contrainte pour retrouver l’essentiel.


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