Une petite start-up de biotechnologie à Lyon dépose deux brevets en un an, crée vingt emplois et attire un fonds américain. Voilà, en résumé, le ressort du modèle économique que Philippe Aghion défend : un système capable de se renouveler sans cesse. Pas une machine planifiée, mais un organisme vivant où les idées neuves remplacent les anciennes.
Innover pour durer : le cœur du modèle d’Aghion
La théorie qu’il développe depuis vingt ans, inspirée de Joseph Schumpeter, repose sur un principe clair : la croissance vient de la destruction créatrice. Les vieilles entreprises sortent du jeu, les nouvelles prennent le relais. C’est souvent brutal, mais c’est ainsi qu’un tissu économique reste vivant.
Dans ce modèle, la richesse ne se redistribue pas seulement : elle se reconstruit en permanence. L’innovation ne se limite pas à la technologie, elle englobe la recherche, les services, l’organisation du travail et les modes de production. Chaque innovation enclenche une chaîne de découvertes et d’investissements, moteur d’emploi et de productivité.
Planification ou entrepreneuriat : un débat toujours actuel
Philippe Aghion oppose deux visions :
- celle d’une croissance pilotée d’en haut, centralisée, prévisible ;
- celle d’un développement tiré par l’expérimentation, la prise de risque et la liberté économique.
Les planificateurs aiment les tableaux Excel, les innovateurs préfèrent les prototypes ratés. Et c’est bien le second camp, selon lui, qui porte la croissance de long terme. Aucune administration ne peut prédire la prochaine percée scientifique ou le prochain modèle économique. Pour Aghion, l’État doit stimuler, pas substituer.
Le rôle moteur des bons signaux économiques
Créez une fiscalité qui récompense l’investissement productif. Soutenez la recherche publique et privée. Facilitez la mobilité entre chercheurs et entrepreneurs. C’est tout le cadre d’incitations qu’Aghion place au cœur d’une politique efficace.
Un exemple concret : quand un pays augmente son crédit d’impôt recherche de 0,1 % du PIB, il stimule en moyenne 1,5 % de dépenses privées supplémentaires en R&D dans les trois ans (source : OCDE). Les incitations fonctionnent donc comme un levier de confiance. Le message implicite : « osez créer ».
À l’inverse, redistribuer sans encourager la production revient à figer le système. Les transferts sociaux soutiennent la demande, mais sans offre dynamique, ils épuisent la base productive. Aghion ne rejette pas la solidarité, il plaide pour une solidarité qui investit dans l’avenir.
L’État partenaire, pas gestionnaire
Pas question, pour Aghion, d’un État absent. Il défend ce qu’il appelle un État stratège : un acteur qui fixe les règles du jeu sans tenir la manette. C’est lui qui finance la recherche fondamentale, entretient les infrastructures, garantit la concurrence loyale.
Mais cet État doit rester agile. Trop de protection tue la prise de risque. Trop de capture politique bloque la rotation naturelle des acteurs économiques. Un bon exemple vient du numérique : quand une grande entreprise bénéficie de dérogations fiscales ou empêche de nouveaux entrants, elle étouffe le dynamisme collectif. À l’inverse, quand le régulateur ouvre les marchés — télécoms, énergie, mobilité — la productivité et l’innovation bondissent.
Le secret : encourager le mouvement sans choisir les gagnants.
Europe : rattraper ou précéder ?
L’enjeu devient stratégique pour l’Europe. Les États-Unis investissent 3,5 % de leur PIB en R&D, la Corée du Sud plus de 4,8 %, la Chine approche 2,6 %. L’Union européenne, elle, reste autour de 2,3 % (source : Eurostat). Derrière ces chiffres, une différence de philosophie : le risque est valorisé ailleurs, il est trop souvent suspect ici.
Philippe Aghion appelle à une Europe qui se place de nouveau à la « frontière technologique ». Cela implique plusieurs transformations :
- développer les fonds de capital-risque capables de financer la R&D longue ;
- assouplir les marchés du travail pour raccourcir le chemin entre idée et entreprise ;
- mieux connecter universités et économie réelle ;
- donner aux jeunes chercheurs la possibilité de créer en Europe avant de partir à Boston.
Un tel virage ne vise pas seulement la compétitivité : il touche à la souveraineté économique. Un continent qui innove reste maître de ses choix sociaux et environnementaux. Sinon, il dépend des standards imposés ailleurs.
Politiques publiques : allier innovation et cohésion
L’équation semble complexe : comment préserver la cohésion sociale tout en favorisant la compétition ? Aghion apporte une réponse pragmatique : par des institutions intelligentes. L’éducation en est la clé. Un système éducatif qui développe les compétences et la créativité réduit les inégalités de départ et renforce la mobilité sociale. En d’autres termes, l’égalité des chances devient la meilleure politique de croissance.
Dans ses travaux, il montre que les pays où les universités coopèrent avec les entreprises génèrent non seulement plus d’innovations, mais aussi une meilleure stabilité sociale. Parce que le progrès partagé crée moins de ressentiment.
Une nouvelle culture économique à construire
Finalement, Philippe Aghion n’apporte pas seulement une théorie, mais une culture économique. Elle valorise le risque, la recherche, la mobilité. Elle refuse la dépendance vis-à-vis des rentes ou des grandes entreprises protégées. Elle valorise ceux qui testent, pas ceux qui administrent.
Pour nous, acteurs économiques, élus, investisseurs ou enseignants, cette approche nous invite à repenser nos leviers d’action :
- Créer des écosystèmes locaux d’innovation, même petits, mais ouverts aux échanges internationaux ;
- Récompenser les comportements productifs, pas seulement la stabilité ;
- Faire de l’échec un apprentissage, non une faute.
Chaque région peut trouver sa voie dans ce schéma. Une PME industrielle en Bourgogne qui modernise sa production grâce à l’IA participe autant à la destruction créatrice qu’une start-up de la Silicon Valley. Le progrès économique n’est pas réservé aux multinationales. Il est un état d’esprit partagé.
Conclusion : la prospérité se construit, pas se décrète
Tout le travail d’Aghion rappelle cette évidence : la prospérité d’un pays repose sur la capacité de ses institutions à libérer l’énergie créatrice. Derrière cette idée, une leçon simple : aucune richesse durable sans liberté d’entreprendre, aucune justice durable sans création de valeur.
Le défi européen reste donc de taille : inventer un modèle où innovation et solidarité se complètent, pas s’opposent. En d’autres termes, placer la créativité au centre du pacte social. Ce n’est pas une utopie, c’est une stratégie économique viable et déjà observable dans plusieurs pays nordiques (source : Banque mondiale).
En résumé, le moteur est connu : l’innovation. Les freins aussi : la peur du risque, la lourdeur administrative, la méfiance envers l’entrepreneuriat. Levons-les, et notre économie redeviendra capable de surprendre. Car comme le dirait Aghion : le progrès ne se planifie pas, il se prépare.
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